Introduction:
A défaut de pouvoir vérifier soi même une information, on se remet fréquemment à des tiers à qui il arrive de la déformer ou de
l'occulter.
Lorsque autrui me ment, par conséquent, il sait une chose que je ne sais pas et qu'il me cache. En revanche, quand je me mens à moi même,
je me cache une chose que pourtant je sais : ainsi puis-je
m'illusionner sur mes propres défauts et qualités, ou me faire croire
qu'un événement que je redoute n'arrivera pas.
D'où le problème : chacun peut, semble t-il, s'illusionner sur lui même ou faire preuve de mauvaise foi et cependant la chose est
contradictoire, voire impensable. Comment peut-on en effet être victime
d'une manipulation dont on est soi même l'auteur, comment ne pas être
conscient d'une vérité qu'en même temps qu'on l'a connaît ? La
conscience, en un mot, ne me rend-elle pas entièrement maître de mes
pensées ?
Le mensonge à soi peur prendre essentiellement deux formes : soit on fait passer pour vrai ce que l'on sait être faux, comme lorsque l'on
prétend, par exemple, qu'un événement que l'on sait devoir arriver
n'arrivera pas.
Soit on fait passer pour certain quelque chose que l'on sait être subjectivement incertain, comme lorsque l'on se convainc d'avoir pour
autrui un sentiment que l'on est pas sûr d `éprouver.
Ainsi dans tous les cas préjuge-t-on, à proprement parler, d'une vérité ou d'un sentiment, soit parce que l'on nie une réalité qui met à
mal nos cadres de pensées ou nos intérêts, soit parce que l'on juge
avec précipitation, préférant croire en ce qui a des chances d'être
faux plutôt que de faire l'aveu de son ignorance ou de rester dans le
doute.
Tout préjugés donc, de fait, le pouvoir de se mentir à soi même.
Le mensonge à soi, en ce sens, un mensonge intérieur, dans lequel, se cachant ce que par ailleurs on sait, on se traite soi même comme un
autre. Comme tel, il suppose que l'on puisse être à la foi soi même et
autre que soi, ce qui est, semble-t-il, contradictoire.
C'est ce que remarque Kant, au paragraphe 9 de La Doctrine de la vertu : « Il est facile d'en expliquer la réalité de nombreux mensonges
intérieurs (...), il est difficile d'en expliquer la possibilité, parce
qu'une seconde personne est requise pour cela, que l'on a l'intention
de duper, et que l'intention de se tromper délibérément soi même semble
contenir une contradiction. »
De fait, il est possible de se mentir à soi même et les exemples attestant cette possibilité sont nombreux, mais l'idée que l'on puisse
retourner sa propre volonté contre soi est impensable.
Conclusion et transition
Tout préjugé, pour autant qu'il consiste à se duper soi-même sur une vérité que l'on refuse ou sur les limites de ce que l'on sait
vraiment, est mensonge à soi. Cela reste contradictoire est impensable.
Toutefois, existe-t-il réellement un e intention consciente de se tromper ? Ce que l'on appelle couramment « mensonge à soi », n'est-il
pas en réalité le résultat, d'une tendance irrépressible et
involontaire ? En d'autres termes, n'est-on pas déterminé intérieurement
à préjuger d'une chose ou, ce qui revient au même, n'est-on pas
victime de ses préjugés ?
On mettra ici deux hypothèses, pour rendre compte de ce que l'on appelle abusivement le « mensonge à soi », lequel est, au sens strict,
impossible.
Aucune de mes pensées ne saurait m'échapper ou être produite sans que j'en ai connaissance : je ne peux , pour cette raison, ignorer ce
que je sais ; cela découle de la nature même de la conscience, laquelle
me met en effet immédiatement en présence de ce que je pense.
C'est ce que montre Descartes dans la première méditation des Méditations métaphysiques, à travers l'expérience du cogito. Le
raisonnement est le suivant : je peux bien douter que mes pensées soient
vraies fût-ce que deux et deux fassent quatre, je ne saurais douter,
en revanche, que, les ayant, je n'en ai effectivement conscience car la
pensée (la conscience) est transparente à elle me^me : elle est
immédiatement en possession de ce qu'elle pense.
En d'autres termes : j'ai toujours et par définition la pleine connaissance de mes pensées, même si celles-ci sont fausses. Je peux
bien me tromper, par conséquent, je ne saurais le faire délibérément.
Le préjugé n'est, dans ce contexte, que le résultat de mauvaises habitudes mentales, soit d'un défaut de méthode, lequel me pousse à
juger par oui-dire ou à affirmer hâtivement ce que pourtant je ne suis
pas en mesure de savoir.
En un mot, s'il arrive que l'on juge par « prévention » (selon une idée préconçue) ou par « précipitation » ( de manière irréfléchie),
cela reste accidentel et non pas volontaire, car l'unité de la
conscience exclut, par définition, la possibilité de se mentir à
soi-même.
Toutefois, il arrive fréquemment que l'on sente une résistance intérieure à reconnaître un désir ou une réalité qui nous blesse, une
pensée dont on a honte.
Or, ce refus de reconnaître une vérité que l'on juge, « au fond de soi », éprouvante ou dérangeante, ne saurait être l'effet d'une simple
erreur de méthode, susceptible d'être rectifiée grâce aux secours de la
réflexion et de la volonté, comme le voulait Descartes.
Voilà pourquoi il semble nécessaire d'examiner ici une seconde hypothèse, dans une perspective opposée à la précédente. Procédant en
effet d'un désir irrépressible d'éviter une souffrance ou un malaise
intérieur à la suite d'une contradiction avec soi-même, d'un conflit
entre l'image que l'on a de soi et la pensée, honteuse, susceptible de
la tenir, le refus d'une vérité est, à peine vécu, aussitôt oublié,
ainsi que la pensées qu'il vise à effacer.
Comme tel, il relève d'une tendance intérieure inconsciente et, pour cette raison, incontrôlée. Cette tendance consiste à chasser hors du
champ de la conscience ce que pourtant l'on connaît mais qui, tel le
désir œdipien ( le désir pour le parent du sexe opposé) par exemple,
représente une pensée incompatible avec les aspirations morales de
l'individu et l'image de lui-même
qu'il a intériorisé dès l'enfance. C'est à proprement parler ce que Freud appelle « refoulement ». L'inconscient psychique en serait la
cause.
Par conséquent s'il n'est pas l'effet d'une intention consciente, ce qui est au contraire le cas de tout mensonge, s'il ne résulte pas, pour
cette raison, d'une volonté de se tromper soi-même, l'acte par lequel
nous refoulons sans le savoir certaines de nos pensées, n'est pas
« mensonge à soi ».
Si l'on ne doit pas se mentir à soi-même, comme on le dit communément, c'est que cela est possible. Pourtant, comme on l'a vu,
l'hypothèse d'une unité absolue de la conscience exclut cette
possibilité, tout comme celle de l'existence d'un inconscient psychique.
C'est donc que la conscience n'est pas une mais double, ce qu'atteste l'expérience de la mauvaise foi.
Ainsi Sartre essaye-t-il de penser, dans l'Être et le Néant, ce que Kant jugeait contradictoire.
La mauvaise foi, en effet, consiste à se masquer délibérément une vérité que l'on connaît, à endosser à la fois le rôle du trompeur et
celui du trompé : tel est le cas de la femme qui, alors même qu'elle se
sait courtisée, veut croire qu'elle ne l'est pas.
Or, précisément, ce dédoublement renvoie à la dualité même de la conscience, par laquelle tout sujet a le pouvoir de s'échapper à
lui-même, de se saisir comme autre que ce qu'il est, capable d'agir
autrement s'il a commis une faute, simple et sincère alors même qu'il
est insincère et compliqué : c'est parce qu'il a conscience de ce qu'il
est, parce qu'il est double, à la fois sujet et objet de conscience,
que l'homme, en effet, ne coïncide jamais avec lui-même, qu'il est
toujours au-delà de ce qu'il est immédiatement ou de ce qu'il a été,
bref, a le pouvoir et la liberté de devenir autre.
En un mot : si l'homme n'est pas une chose que ses actes figeraient dans une identité (le méchant, la coquette), c'est parce qu'il a une
conscience. Celle-ci n'est pas un être fixe ou une « substance » comme
le pensait Descartes, mais une pure relation à autre chose qu'à soi ( en
l'occurrence : celui que l'on veut ou a décidé d'être, en dépit de ce
que l'on est présentement), un pur pouvoir de s'échapper à soi-même ou
de se dépasser.
La possibilité de se menti à soi-m^me, est donc inscrite dans la nature de la conscience. Il reste qu'elle implique, sur le plan de la
morale, une dualité qu'il nous faut encore expliquer : pourquoi, en
effet, un homme s'illusionne-t-il à lui-même? En quoi est-il l'auteur
de cette illusion ?
L'illusion, contrairement à l'erreur, n'est pas accidentelle ; nous n'en sommes pas totalement victimes : ainsi puis-je prendre pour règle
morale de reconnaître mes torts lorsqu'il y a lieu, plutôt que de
m'obstiner à les nier dans une attitude de mauvaise foi.
Et cependant, l'illusion par laquelle nous nous masquons une vérité à nous-même n'est pas non plus exactement une faute, pour autant qu'elle
n'est pas entièrement délibérée : elle est bien plutôt déterminée par
une tendance naturelle et spontanée à transformer une réalité en nous
connaissons, pour la rendre plus conforme à nos désirs.
C'est cette tendance qui nous incline à donner foi, à croire en la «vérité » qui correspond le mieux à nos intérêts : l'acte de se mentir à
soi-même traduit précisément cet effort, propre à l'illusion, de
conformer le réel à ce que nous désirons qu'il soit. En résumé, le
mensonge à soi est en partie au moins volontaire : nous en sommes, pour
cette raison, moralement responsables et l'on pourrait, de fait, ne pas
se mentir à soi-même ; il procède cependant d'une attitude spontanée
qui nous porte à imposer la force de notre désir contre la vérité.
Conclusion:
D'un côté, si la conscience est une et transparent à elle-même, cela n'est pas seulement contradictoire, c'est impossible. Mais, d'un autre
côté, si l'on admet au contraire que le psychisme est double (constitué
d'une partie consciente et d'une partie inconsciente), on ne peut se
cacher à soi-même que ce que l(on a oublié ou refoulé, bref ce que l'on
sait seulement de manière inconsciente. Cela n'est donc pas, là
encore, « mensonge à soi », volonté consciente de se tromper.
Et cependant, l'expérience de la mauvaise foi atteste la réalité de cette forme particulière de mensonge, en mêle temps qu'elle révèle la
nature m^me de la conscience humaine, l'être conscient en effet a le
pouvoir de se nier et de se dépasser, d'être toujours, par définition,
autre que ce qu'il est, de n'être jamais, pour cette raison, tout à fait
lui-même.
Il reste que, sur le plan moral, il est possible de ne pas se mentir à soi-même, car toute illusion procède au fond du mensonge à soi, soit
de la volonté positive de conformer la réalité à ses désirs.
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Publié(e) par MEDU ☥ KAM le 20 mars 2013 à 17:26 0 Commentaires 1 J'aime
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Publié(e) par MEDU ☥ KAM le 7 janvier 2013 à 21:19 0 Commentaires 1 J'aime
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Publié(e) par MEDU ☥ KAM le 7 janvier 2013 à 21:00 0 Commentaires 1 J'aime
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